Sur un plateau de télévision français, Christel Bories, PDG du groupe minier Eramet, a dû répondre à une question directe :
« La décision du Gabon de ne plus exporter de manganèse brut d’ici 2029 vous sort-elle du jeu ? »
Sa réponse, embarrassée, hésitante, défensive, est un aveu. Loin d’être une simple réaction d’expert industriel, son propos est une posture d’autodéfense, révélatrice de l’inconfort d’une puissance économique confrontée à un pays africain qui affirme sa souveraineté.

Décryptage en sept points d’un discours qui en dit long sur les résistances persistantes au réveil industriel du continent africain.

 

Conflit d’intérêts : quand le statu quo devient doctrine

« Nous payons beaucoup d’impôts, beaucoup de dividendes. »

Derrière ce plaidoyer pour la contribution économique d’Eramet, se cache une peur fondamentale : perdre le contrôle de la chaîne de valeur. Car toute transformation locale du manganèse implique un transfert de la valeur ajoutée vers le Gabon — et donc une réduction des marges pour les groupes étrangers.
Mme Bories ne parle donc pas en observatrice neutre, mais en actrice d’un modèle économique en sursis, dont elle défend bec et ongles les avantages.

 

Une vision condescendante, nourrie de vieux réflexes coloniaux

« C’est un petit pays de 2 millions d’habitants… »

L’argument démographique n’a aucune pertinence économique. Des nations comme la Norvège, Singapour ou le Qatar, bien plus petites en population, sont des puissances industrielles.
Cette rhétorique paternaliste suppose que la taille d’un pays africain serait un obstacle à son développement, ce qui traduit une vision obsolète et néocoloniale du continent.
Le Gabon n’a pas besoin de permission pour penser en grand.

 

Des scénarios catastrophes volontairement gonflés

« Cela reviendrait à mettre deux fois la capacité de transformation de l’Europe au Gabon. »

Cette affirmation est à la fois factice et manipulatrice. Personne n’a dit que le Gabon allait tout transformer, tout seul, et du jour au lendemain.
Ce que le président Brice Clotaire Oligui Nguema propose, c’est un processus graduel, structuré, fait de partenariats publics et privés, et tourné vers l’émergence d’un tissu industriel solide.
L’exagération est un réflexe classique : faire peur pour disqualifier une ambition légitime.

 

Le silence sur les réussites locales : un effacement stratégique

Pas un mot sur le Complexe Métallurgique de Moanda (CMM), déjà opérationnel, qui transforme une partie du manganèse extrait sur le territoire gabonais.
Pourquoi cette omission ? Parce que reconnaître que le Gabon transforme déjà, c’est admettre que le pari est possible, que l’industrialisation locale n’est ni utopique ni irréaliste.
Le scepticisme affiché devient alors une stratégie de disqualification.

 

Contradiction flagrante : l’énergie est là, mais on fait comme si elle manquait

« Nous avons une usine au Gabon avec de l’hydroélectricité. »

Ici, Mme Bories se contredit elle-même. Le Gabon dispose déjà d’énergie verte, condition sine qua non d’une transformation industrielle durable.
Pourquoi alors douter de la faisabilité d’autres usines ? Pourquoi prétendre à une absence d’infrastructures ?
Parce que reconnaître l’existence d’un socle, c’est justifier l’accélération, et donc menacer le modèle économique actuel d’Eramet.

 

Une invisibilisation des dynamiques de financement modernes

Pas un mot sur le rôle des bailleurs internationaux, fonds souverains, ou partenariats stratégiques. Mme Bories entretient l’idée que le Gabon est seul face à un défi insurmontable.
Pourtant, le contexte mondial évolue : les financements verts, les fonds de transition énergétique, les banques de développement, soutiennent de plus en plus les projets industriels africains.
L’idée que le Gabon est isolé relève plus de la rhétorique de dissuasion que de l’analyse réaliste.

Refus du transfert de technologie : une peur de perdre le monopole

Ce que les multinationales comme Eramet redoutent le plus, ce n’est pas un échec gabonais, c’est son succès.
Car industrialiser sur place, c’est former des ingénieurs locaux, transférer du savoir-faire, structurer une base industrielle.
Autrement dit : réduire la dépendance à l’expertise étrangère, et donc, renverser les rapports de force.

 

Une parole politique qui dérange parce qu’elle libère

La décision du président Brice Clotaire Oligui Nguema n’est pas qu’économique — elle est hautement politique et symbolique. Elle affirme que le Gabon n’est plus un simple fournisseur de matières premières, mais un État souverain, lucide, ambitieux, capable de s’intégrer autrement dans les chaînes de valeur mondiales.

Le malaise d’Eramet est compréhensible : le temps où l’Afrique exportait ses richesses et importait sa pauvreté est en train de s’achever.
Et le Gabon est à l’avant-garde de ce tournant historique.

Share.

Laisser un commentaireAnnuler la réponse.

En savoir plus sur La Gazette 241

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Exit mobile version