Le Gabon vient de franchir une nouvelle étape dans sa quête de réécriture historique : l’aéroport international de Port-Gentil, jadis baptisé du nom d’Ali Bongo Ondimba, président déchu le 30 août 2023, porte désormais celui de Joseph Rendjambe, figure emblématique de l’opposition farouche à Omar Bongo Ondimba dans les années 90. Décidée lors du conseil des ministres tenu hier au palais du bord de mer, cette mesure choc, loin d’être anodine, déchire l’opinion publique et révèle les fractures béantes d’une nation en transition.

Sur les réseaux sociaux, la polémique fait rage. Pour les uns, ce changement de nom est une gifle mémorielle, une tentative brutale du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI), sous la houlette de Brice Oligui Nguema, d’effacer Ali Bongo de l’histoire gabonaise. Quatorze années de présidence, marquées par des réalisations tangibles – infrastructures, projets économiques, présence internationale –, seraient ainsi balayées d’un revers de main, comme si l’homme n’avait été qu’une parenthèse insignifiante. Ses partisans crient au déni, à l’ingratitude, voire à une vendetta politique orchestrée par un pouvoir militaire décidé à asseoir sa légitimité en piétinant les symboles de l’ancien régime.

Mais cette indignation trouve son contrepoint. Pour d’autres, ce geste est une revanche légitime, un acte de justice symbolique. Joseph Rendjambe, fils du terroir de Port-Gentil, incarne la résistance face à un système dynastique qui, sous les Bongo père et fils, a étouffé les aspirations démocratiques pendant plus d’un demi-siècle. Rebaptiser cet aéroport, c’est rendre hommage à ceux qui ont osé défier l’hégémonie, c’est redonner une voix aux oubliés d’une histoire trop longtemps confisquée par une élite autoproclamée. Dans cette optique, retirer le nom d’Ali Bongo, perçu comme le prolongement d’une oligarchie déconnectée, devient un symbole de rupture, un pas vers la réappropriation d’un récit national.

Pourtant, au-delà des passions, une question fondamentale émerge : ce choix est-il une avancée ou un règlement de comptes déguisé ? La décision, prise dans l’enceinte feutrée du palais, semble ignorer le peuple qu’elle prétend servir. Où était la consultation populaire ? Pourquoi cette précipitation, sinon pour marquer les esprits et consolider le pouvoir du CTRI ? Si l’intention est de tourner la page, elle risque paradoxalement de raviver les braises d’une polarisation déjà explosive. Car effacer un nom ne suffit pas à effacer une époque : les Gabonais, eux, n’ont pas oublié les espoirs déçus, les richesses détournées, mais aussi les quelques lueurs d’un régime qui, pour ses défenseurs, avait su projeter le Gabon sur la scène mondiale.

Brice Oligui Nguema, en posant ce geste, joue un jeu dangereux. Il se présente comme un libérateur, mais s’expose au reproche d’un révisionnisme hâtif. Le Gabon mérite mieux qu’une guerre des plaques nominatives : il aspire à une réconciliation qui ne sacrifie ni la mémoire, ni la vérité. À trop vouloir déconstruire, on risque de ne rien construire du tout.

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