Luxe, manipulations, argent détourné : derrière le pouvoir d’Ali Bongo, affaibli par la maladie, son épouse Sylvia et leur fils Noureddin auraient pris les commandes d’un État transformé en entreprise privée. Leur chute, en 2023, a mis à nu un système fondé sur le mépris et la prédation.

Le pouvoir familial

Au Gabon, le nom Bongo évoque une dynastie politique vieille de plus d’un demi-siècle. Sous Omar Bongo, le pays s’affichait comme un modèle de stabilité régionale. Mais à la mort du patriarche, en 2009, l’équilibre s’est fissuré.
Son fils, Ali Bongo Ondimba, s’installe au pouvoir dans un contexte de tension politique et sociale. Et lorsque la maladie le frappe en 2018, le vide laissé à la tête de l’État ouvre une nouvelle ère : celle d’un pouvoir à deux têtes, exercé de facto par Sylvia Bongo Valentin et son fils Noureddin.

Dans les coulisses du palais du bord de mer, le duo aurait concentré les leviers politiques, financiers et sécuritaires. Objectif : préserver coûte que coûte le contrôle du pays. Mais cette prise en main familiale allait rapidement se transformer en un système de gestion opaque, fait de décisions arbitraires, de circuits financiers parallèles et d’un mépris affiché pour la population.

Le luxe comme marque de pouvoir

Alors que la majorité des Gabonais peinaient à se nourrir, la famille présidentielle menait un train de vie extravagant. Villas à Paris, à Marbella et à Dubaï, jets privés, fêtes fastueuses : le faste s’étalait sans pudeur.
Selon des sources judiciaires, Noureddin Bongo aurait fait transférer chaque mois plusieurs milliards de francs CFA vers Dubaï entre 2018 et 2023, via un jet privé. Son collaborateur Abdoul Oceni l’aurait confirmé dans un procès-verbal désormais aux mains des enquêteurs.

Le cynisme du système s’est particulièrement illustré pendant la pandémie de Covid-19 : alors que le pays vivait au ralenti, le restaurant Mayena, propriété de Noureddin, aurait facturé près d’un milliard de francs CFA à l’État. Pendant que les hôpitaux manquaient de moyens, les proches du pouvoir continuaient de se servir.

Répression et falsifications

Sous l’influence du couple présidentiel, le régime s’est durci. Les opposants, les voix critiques et même certains anciens alliés ont été neutralisés.
Bertrand Zibi Abeghe, ex-député devenu opposant, et Brice Laccruche Alihanga, ancien directeur de cabinet du président, ont été emprisonnés dans des conditions dénoncées comme inhumaines. Le message était clair : toute dissidence se paierait.

Dans le même temps, plusieurs documents engageant l’État auraient été signés au nom d’Ali Bongo, alors affaibli. Selon des sources proches du dossier, sa signature aurait été utilisée à son insu pour valider des contrats et des transferts financiers. Les institutions fonctionnaient, mais le pouvoir réel s’exerçait ailleurs : dans les mains d’un clan qui gouvernait par procuration.

La chute d’un système

L’élection présidentielle d’août 2023 a agi comme un révélateur. L’opération Dignité, déclenchée le 30 août par les forces de sécurité, a mis au jour l’ampleur du pillage.
Des perquisitions menées dans les résidences et bureaux de Noureddin Bongo et de ses proches ont permis de saisir plusieurs milliards de francs CFA en liquide. Chez Yann Ngoulou, bras droit de Noureddin, environ cinq milliards de francs CFA auraient été détournés de la campagne présidentielle à des fins personnelles.

Ces découvertes ont marqué la fin d’un règne et l’effondrement d’une dynastie qui se croyait intouchable.
Sylvia et Noureddin Bongo incarnent aujourd’hui, pour une partie de l’opinion, le symbole d’un pouvoir familial dévoyé, celui d’une élite coupée du pays qu’elle prétendait diriger.

Le temps des comptes

L’opération Dignité n’a pas seulement mis fin à un régime ; elle a exposé au grand jour un système bâti sur la manipulation, le détournement et la peur.
Au-delà du scandale financier, c’est la nature même du pouvoir gabonais qui se retrouve questionnée : comment une poignée d’individus a-t-elle pu s’accaparer les ressources d’un pays aussi riche ?

La chute du clan Bongo-Valentin marque peut-être la fin d’un cycle politique, mais aussi le début d’un lent retour à la transparence.
Le Gabon, encore meurtri, tente de tourner la page d’une ère où le pouvoir, devenu familial, s’était transformé en affaire privée.

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